Paris, 2014. Dr. Meriem Sinaceur se promène dans la rue de l’École-de-Médecine lorsque son regard est soudain attiré par une affiche. Celui-ci annonce une conférence ayant lieu le soir même : « Rita Charon : La médecine narrative, une révolution pédagogique ? » L’anesthésiste-réanimateur décide de s’y rendre à chaque fois. Elle entre dans un amphithéâtre bondé. Sur scène, Rita Charon, professeur de médecine américaine et docteur en littérature, parle moitié anglais, moitié français. Fondateur de Département des humanités médicales et de l’éthique Diplômée de l’université Columbia à New York, c’est elle qui a posé les bases de la médecine narrative outre-Atlantique au début des années 2000. A ses côtés se trouve le professeur François Goupy, pionnier de la discipline en France. Meriem Sinaceur écoute et ressent des « frissons ». Puis elle se met à pleurer : « C’est ce que je veux faire », se dit-elle.

Quelle est cette médecine narrative qui bouleverse autant le soignant ? Le Professeur François Goupy en donne une définition éclairante* : « Le premier objectif vise à établir une relation médecin-patient de qualité, caractérisée par l’empathie et fondée sur une écoute attentive du patient. […], le second pour aider les soignants à réfléchir sur leur métier dont l’exercice les met quotidiennement au contact de la souffrance et de la mort. “Comment ? En lisant et en écrivant.

Faire ressortir la créativité

Les soignants sont invités à découvrir ensemble une œuvre (généralement un extrait d’un texte littéraire, mais parfois aussi un tableau, un passage de film, etc.), puis chacun à écrire un texte et enfin, s’il le souhaite, à le partager avec les autres. du groupe. « La lecture est le temps de l’attention, l’écriture de la représentation et le partage de la connexion et de la co-création », résume Isabelle Galichon, docteure en lettres et co-titulaire de la Chaire Médecine narrative – Hôtellerie en santé, co-portée par l’Université de Bordeaux. et le CHU de Bordeaux (Gironde). Par exemple, sous sa direction, le personnel soignant a confisqué un texte de l’écrivain franco-iranien Négar Djavadi, dans lequel elle évoque une interaction désagréable à l’hôpital qui s’est terminée par un sourire d’excuse et de soumission de sa part. Les candidats doivent ensuite écrire un poème acrostiche basé sur le mot « sourire ».

Au Centre hospitalier intercommunal de Créteil (Val-de-Marne), Christian Delorenzo, attaché littéraire de l’hôpital, a animé plus de 250 ateliers depuis 2018. Dans l’une d’entre elles, il a offert aux participants un extrait du roman Maladie du Vénézuélien Alberto Barrera Tyszka dans lequel un patient écrit à son médecin. L’exercice consistait à noter la réponse du pratiquant. Comment la lecture et l’écriture peuvent-elles favoriser l’écoute des patients ? Pour François Goupy, en analysant la relation lecteur-écrivain, on peut faire un parallèle avec la consultation : « Certes, le médecin ne lit pas un texte, mais écoute une histoire et une relation se crée entre le soignant à l’écoute et le patient. qui le raconte. » De son côté, Isabelle Galichon considère l’écrivain « un patient un peu extraordinaire, car par l’écriture il peut nous donner accès à l’épreuve que traverse un malade », puisque la capacité d’un auteur consiste à mettre en mots des expériences humaines qui sont difficile à exprimer pour la plupart d’entre eux.

Pédiatre Dr. Véronique Flurin participe à ses ateliers depuis deux ans. Elle reconnaît que sa capacité à écouter ses petits patients et leurs parents a été « décuplée » depuis. «J’ai été émue par leurs histoires», poursuit-elle. Cela m’a appris à écouter et à m’émerveiller devant la créativité des autres. Parce qu’il y a une ingéniosité de la part du patient dans sa manière de combattre sa maladie, de la maîtriser. » François Goupy voit aussi la médecine narrative comme une sorte de « retour vers le futur ». « Les prestataires de soins de santé ont toujours su qu’il est important d’écouter. Mais aujourd’hui, ils sont submergés par les tâches techniques et par la peur de se tromper. Or, lorsque l’on se retrouve dans le froid, il n’y a pas d’alliance thérapeutique. Il me semble que la médecine narrative permet de distinguer la sympathie – qui consiste à se mettre « à la place de » et peut conduire au burn-out – et l’empathie qui permet aussi de se mettre « à la place de » la peau de. ..’ tout, tout en restant soi-même. » Isabelle Galichon ajoute : « Couper la relation n’est pas une solution, mais si les émotions prennent trop le pas sur le reste, ce n’est pas souhaitable non plus. L’enjeu de la médecine narrative est d’accompagner les prestataires de soins par un travail réflexif et créatif, afin qu’ils trouvent leur place et leur attitude dans les soins. »

Quand on demande à Christian Delorenzo si la médecine narrative est destinée à former de meilleurs prestataires de soins, il grince un peu des dents. « Cela placerait toute la responsabilité sur le personnel, alors que le système et le contexte sont importants. Disons qu’ils pourront mieux travailler au sein de ce système. » L’attaché de littérature de l’hôpital affirme que les participants présentent les ateliers comme une bulle. Un espace où vous pourrez échapper au stress et au fardeau du quotidien et y ranger vos affaires. « Grâce au groupe, aux relations qui s’y créent, on me dit qu’une communauté de pratique se construit. »

Donner du sens aux soins

Dr. Tsellina Desfemmes, pneumologue, visite régulièrement ces ateliers et souligne la bienveillance qui s’y crée, favorisée par la mixité entre différents types de personnels issus de différents services. « À l’hôpital, dit-elle, nous constatons que de nombreuses personnes souffrent d’épuisement professionnel. La médecine narrative permet d’exprimer les choses, de traverser des moments difficiles. » Elle rappelle le rôle particulièrement important des séances qui se déroulaient à distance pendant la période Covid. Le romancier Mathieu Simonet, maître de conférences auprès des étudiants en médecine, constate que le partage de textes permet à chacun de briser l’isolement, « de se dire : nous ne sommes pas seuls. »

Dans un secteur professionnel usé et malmené, la médecine narrative permet aux prestataires de soins de retrouver le sens de leur pratique. Frank Ferrari, infirmier et chercheur en éthique, participe au séminaire « Gestes de soin » proposé par la chaire de philosophie de l’Hôtel-Dieu de Paris. Pose d’une intraveineuse, d’une trachéotomie, accueil des patients… les professionnels écrivent sur leur quotidien : « Cela redonne l’épaisseur et la richesse de procédures extrêmement complexes », souligne-t-il. Et cela montre qu’avant de devenir une action technique, il s’agit de prendre soin de l’autre. » Pour Véronique Flurin, écrire permet d’échapper aux problèmes d’organisation. Et de renouer avec l’essence qu’un quotidien intense peut parfois nous faire perdre de vue : pourquoi avoir choisi ce métier.

*Médecine narrative : une révolution pédagogique ? Animé par les professeurs François Goupy et Claire Le Jeunene. Éd. Ligne médicale, 2017.

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